trois aventuries sur le chemin de l'aventure

Les Feux d’Aubépine — Chronique III : Les Cendres de Berdusk

Par Le Scribe d’Argemyr · 02/11/2025

Par Le Scribe d’Argemyr — 3 Éleint 1495 DR (Année des Larmes Silencieuses)

“Il n’existe pas de lumière sans ombre, ni de foi sans brûlure.” — Liturgies du Premier Feu, recueil interdit du monastère de Berdusk.

L’aube de suie

Ils quittèrent le Lys Gris au lever du jour. La pluie avait cessé, mais le vent charriant la cendre rendait l’air lourd, saturé d’odeurs de terre et de fer. Eldric Vael marchait en tête, la main sur l’urne. Kaela d’Irwood suivait, silhouette vive sous sa capuche de cuir. Edran Amareth fermait la marche, traçant distraitement des runes dans la boue du bout de son bâton.

La route menait vers le nord-est, longeant les collines basses du Chionthar. — On dirait que le ciel se vide, murmura Kaela. — Ce n’est pas le ciel, répondit Edran. Ce sont les flammes. Quelqu’un les a éteintes.

Eldric ne répondit pas. Dans sa besace, la flamme semblait palpiter, presque nerveuse, comme une bête en cage. Depuis la crypte, elle n’avait jamais brûlé aussi fort.

Le village des braises

Ils atteignirent au crépuscule un petit village : une dizaine de masures tassées autour d’un sanctuaire en ruine. Les portes battaient au vent. Pas un cri, pas un chien, rien que le claquement d’un volet oublié.

Kaela s’avança, flèche à l’encoche. — Ça pue le piège. Edran fronça les sourcils. — Non. Ça pue la peur. Regarde les marques sur le sol : les habitants sont partis en hâte… vers le sanctuaire.

Le vieux temple portait encore les couleurs effacées de Lathandre. Les fresques, noircies, montraient des processions d’aube et de moisson. Au centre, un autel effondré. Dessus, un cercle de cendres, parfait, et au milieu… une torche noire plantée dans le sol, qui brûlait sans fumée.

Eldric s’en approcha, à pas mesurés. — Une flamme sans feu… — Un sceau, corrigea Edran. Et il pulse.

Avant qu’il puisse tracer une rune, la torche se fissura. Une main de feu s’en échappa.

Le feu et le sang

Des silhouettes surgirent des maisons : hommes, femmes, enfants, tous couverts de cendre. Leurs yeux brillaient d’une lueur écarlate. Ils psalmodiaient à l’unisson :

“Le Matin saigne, le Matin saigne…”

Kaela tira. Sa flèche traversa la gorge du premier assaillant, mais il ne tomba pas. Edran lança une déflagration — le feu l’engloutit, et pourtant il continuait d’avancer, la chair fondue, la bouche toujours ouverte.

— Reculons ! cria le mage.

Le groupe se replia vers le sanctuaire. Eldric, le dos contre la pierre, leva l’urne. — Si c’est la lumière qu’ils veulent, ils vont l’avoir !

Il la souleva au-dessus de lui — et la flamme explosa. Une onde dorée balaya la place, fauchant les silhouettes dans un cri unique. La torche noire se brisa net. Le silence retomba.

Quand la poussière se dissipa, il ne restait que des cendres. Et un autel calciné, encore chaud.

Ce qui se réveille

Le trio resta immobile un long moment, haletant. La pluie reprit, timide, étouffant les dernières braises.

Kaela essuya le sang sur sa joue. — C’était quoi, ça ? Des possédés ? Edran hocha la tête, blême. — Pas des vivants. Pas vraiment. Des âmes liées par un rituel. Le Feu Silencieux prend racine dans la foi… et il la détourne.

Eldric serrait toujours l’urne. Une fissure parcourait désormais le métal, et la flamme à l’intérieur avait changé : plus rouge que dorée, plus lente, plus lourde. — Elle m’obéit… ou elle me juge, dit-il, la voix basse.

Un éclair fendit le ciel. Sur la colline voisine, un monolithe de pierre se découpait contre la brume — ancien, gravé du symbole de Lathandre. Mais le soleil y était inversé.

Edran pâlit. — On dirait un obélisque de dévotion, mais… renversé. — Le Feu Silencieux a déjà été ici, dit Kaela. — Non, répondit Eldric. Il nous attendait.

Vers Berdusk

Ils reprirent la route avant l’aube. Le vent portait des chants indistincts, des murmures de prières mêlés à des pleurs. À chaque village croisé, ils ne trouvèrent que des ruines et des traces de lutte : autels brisés, cendres froides, vitraux noircis.

Kaela finit par briser le silence. — Et si Lathandre était vraiment mort ? Eldric se tourna vers elle. — Un dieu ne meurt pas. Il se tait. — Et s’il avait choisi de brûler avec ses fidèles ? — Alors, dit Edran, ce serait la première fois qu’un dieu aurait enfin pitié de l’homme.

Un rire nerveux s’échappa de la rôdeuse, vite étouffé. Devant eux, Berdusk se dessinait, perchée sur les rives du Chionthar. Mais au-dessus de la cité, une lumière rouge pulsait dans les nuages, comme un soleil à l’envers.

La flamme de l’urne vibra en réponse.

— Elle nous appelle, dit Eldric. — Ou elle nous prévient, répondit Kaela.

Edran ferma son manteau, les yeux fixés sur la ville. — Dans les deux cas, on ne peut plus reculer.

L’écho du feu

La pluie s’était changée en suie. Chaque pas les rapprochait du pont doré de Berdusk, où des silhouettes montaient la garde. Mais pas des soldats. Des silhouettes vêtues de robes noires, torches au poing, formant un arc de feu devant les portes.

Eldric s’arrêta. — Ils nous attendaient vraiment.

Une torche s’éteignit d’elle-même. Une autre prit feu sans main pour la tenir. Une voix monta, portée par le vent :

“Rends la lumière, Eldric Vael. L’aube n’appartient plus à ton dieu.”

L’urne vibra entre ses mains. La flamme, cette fois, battait au rythme de son cœur. Eldric leva les yeux vers la ville. Le ciel entier semblait brûler.

Épilogue — L’homme au manteau noir

Sur la route, derrière eux, une silhouette avançait lentement. Son manteau luisait sous la pluie. Ses bottes ne faisaient aucun bruit. Arrivé au village en cendres, il posa la main sur la torche brisée. Une lueur noire s’en échappa, faible, comme un souffle.

L’homme sourit.

— La flamme grandit. Et eux, ils la portent sans le savoir.

Puis il tourna les yeux vers Berdusk, où l’horizon s’embrasait déjà.

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