Les Feux d’Aubépine — Chronique II : La Flamme du Matin
Par Le Scribe d’Argemyr · 25/10/2025
Par Le Scribe d’Argemyr — 26 Éléasis 1495 DR (Année des Larmes Silencieuses)
“La lumière est une promesse. Mais que vaut une promesse lorsque le dieu qui l’a faite se tait ?” — Cantique de la Flamme Éteinte, manuscrit interdit du temple de Berdusk.
I. Le retour à la surface
La pluie s’était enfin tue. Un vent venu des Collines Vertes faisait bruisser les herbes trempées, charriant l’odeur du fer et de la terre gorgée d’eau. Sur le flanc de la colline, les ruines du sanctuaire d’Aubépine fumaient encore, crachant des lambeaux de brume entre les pierres fendues.
Eldric Vael émergea de l’escalier funèbre, le souffle court. L’armure du paladin luisait à peine, ternie par la poussière et le sang séché. Dans ses mains gantées, il tenait l’urne fissurée : un vase d’argent terni, cerclé d’un réseau de chaînes brisées. À travers les fentes du métal, une lumière palpitait — une flamme douce, dorée, fragile comme un souffle.
Kaela d’Irwood s’arrêta à sa hauteur. Sa cape, mouillée par la pluie, collait à ses épaules. Elle scruta l’horizon : les collines baignaient dans une clarté laiteuse, et les arbres du Bois de Shilmista se découpaient en silhouettes noires. — « Tu comptes garder ça ? » demanda-t-elle, la voix basse, sans détour. Eldric leva l’urne, l’observant à la lumière du matin. — « Elle m’a choisi. » Kaela ricana sans joie. — « Ce n’est pas toujours une bénédiction. »
Edran Amareth, le mage, sortit à son tour. Son manteau de voyage était couvert de poussière, ses yeux cernés d’épuisement. Il traça un geste dans l’air, murmurant un mot pour purifier la suie de ses gants. — « Ce n’est pas un artefact, Eldric, » dit-il. « C’est un fragment divin. Une étincelle de ce qu’était Lathandre… avant la Sundering. Si tu la portes, tu porteras aussi son fardeau. » — « Et si je la laisse ici ? » — « D’autres viendront. Des chercheurs, des prêtres, des fanatiques. Peut-être même des choses qui se souviennent encore d’avoir prié. »
Eldric hocha la tête. Il referma l’urne avec précaution, glissant les chaînes brisées dans une besace de cuir. Autour d’eux, le silence s’épaissit. Le sanctuaire semblait dormir à nouveau, englouti dans le murmure du vent. Les trois voyageurs se mirent en marche, leurs bottes s’enfonçant dans la boue fraîche.
Ils ne se retournèrent pas. Et pourtant, derrière eux, la colline semblait respirer encore.
II. Le Lys Gris
Quatre jours de route les menèrent à travers les collines. Le ciel demeurait gris, comme si la tempête hésitait à revenir. Les chemins de Berdusk étaient déserts : seuls quelques corbeaux suivaient le groupe, perchés sur des bornes moussues. Le soir du quatrième jour, alors que la lumière déclinait, une enseigne apparut entre les arbres : “Auberge du Lys Gris — chambres et feu chaud”.
Le bâtiment, trapu et sombre, semblait taillé à même la colline. Les fenêtres diffusaient une lueur dorée qui promettait chaleur et répit. Derrière le comptoir, une femme au visage buriné les accueillit d’un signe de tête. — « Trois chambres ? » — « Une seule, » répondit Kaela. « Nous ne sommes pas ici pour longtemps. »
À l’intérieur, la chaleur du feu fit fondre la fatigue. L’odeur du bois brûlé se mêlait à celle du pain et du cuir mouillé. Des voyageurs parlaient à voix basse, le regard fuyant. Sur les murs, des icônes de Lathandre — un soleil stylisé — avaient été noircies de suie, comme si la lumière elle-même s’était retirée.
Kaela prit place près du foyer. La flamme rougeoyait sur ses bottes et sur la boucle d’argent de sa ceinture. Edran sortit son grimoire, un volume couvert de cuir noir où brillaient des symboles de rétention d’énergie. Eldric, lui, resta debout, face au feu. Les flammes lui rappelaient celles de l’urne. Il aurait juré voir, dans les reflets mouvants, le même éclat d’or que sous la crypte.
Une prêtresse entra à cet instant. Jeune, les traits fins, le visage marqué d’un soleil de cendre — le signe des pénitentes de Lathandre. Elle s’approcha d’Eldric, inclinant la tête. — « Messire… vous portez le symbole du Matin. » Le paladin leva les yeux vers elle. — « Le dieu ne m’écoute plus. » Elle sourit doucement. — « Les dieux ne se taisent jamais. Ce sont les hommes qui oublient d’écouter. »
Puis elle s’éloigna, laissant derrière elle une senteur d’encens et de pluie.
III. L’appel de la flamme
La nuit tomba. Kaela s’était assoupie, son arc posé contre la table. Edran, penché sur ses notes, traçait des cercles runiques dans la cire fondue d’une chandelle. Eldric ne trouvait pas le sommeil. Il sortit dans la cour, où le vent s’était levé. Les arbres gémissaient doucement sous les rafales.
Sous la lune, il posa l’urne sur le rebord du puits et souleva le couvercle. La flamme s’éveilla aussitôt. Elle n’éclairait pas vraiment — elle peignait les choses d’une lueur dorée, irréelle, comme un souvenir d’aube. Eldric sentit son cœur s’apaiser… puis, dans le silence, une voix s’éleva.
“Eldric Vael…” “Le feu n’est pas éteint.”
Le paladin chancela. Des images l’envahirent : des temples baignés de lumière, des processions de prêtres chantant l’aube, des champs en feu. Puis un vide. Un soleil s’effondrant sur lui-même, avalé par sa propre lumière.
Il tomba à genoux, le souffle coupé. Quand il rouvrit les yeux, Kaela était là, agenouillée à ses côtés. — « Tu hurlais. » Il essuya la sueur de son front. — « Il m’a parlé. » — « Qui ? » — « L’Aube. Ou ce qu’il en reste. »
Edran les rejoignit, attiré par le tumulte. Il observa la flamme. Ses yeux bleus reflétaient la lumière dorée, fascinés. — « Elle t’a reconnu, » murmura-t-il. « Ou elle t’a choisi pour brûler à sa place. »
IV. L’homme au manteau noir
L’aube suivante naquit pâle et froide. Ils reprirent la route en silence, longeant les collines couvertes de brume. Les sabots de leurs montures s’enfonçaient dans la terre détrempée. Le vent avait changé : il venait du nord, porteur d’un froid sec.
À la deuxième halte, Kaela fut la première à le remarquer. Un homme les suivait à distance. Haut manteau noir, chapeau large, démarche assurée. Il gardait toujours le même intervalle, ni trop près, ni trop loin.
Au crépuscule, alors qu’ils faisaient halte près d’un vieux chêne, l’homme s’approcha enfin. Eldric posa la main sur la garde de son épée. — « Qui êtes-vous ? » — « Un messager, » répondit-il calmement. Son visage restait dans l’ombre de son chapeau. — « De qui ? » demanda Kaela. — « Du Culte du Feu Silencieux. »
Edran se figea. — « Ce culte est mort depuis un siècle. » Un sourire traversa le visage de l’homme. — « Les cendres parlent encore. »
Il sortit un médaillon de sa poche — un disque de fer, gravé d’un soleil noir identique à celui qui ornait la porte de la crypte. — « Vous avez quelque chose qui ne vous appartient pas. » Sa voix n’était ni menaçante, ni hostile, mais froide, certaine. — « L’âme du Matin réclame ses fragments. »
Avant qu’ils puissent réagir, il tourna les talons et s’enfonça dans la brume. Kaela arma une flèche, tira. La flèche passa à travers le manteau, mais l’homme se dissipa comme de la fumée.
Seul demeurait un écho :
“Sous la terre, la lumière attend.”
V. L’aube troublée
Ils reprirent la marche sans un mot. Edran serrait ses grimoires contre lui, le regard fuyant. Kaela observait les collines avec méfiance, chaque buisson devenant menace. Eldric, lui, gardait la main posée sur l’urne, sentant la flamme battre sous le métal, au rythme de son propre cœur.
Le soleil se leva enfin — un disque rouge, noyé de brume. Sa lumière peinait à percer le voile du matin. Eldric ralentit, observant le ciel. — « Si c’est bien un fragment de dieu, » dit-il doucement, « alors les dieux saignent encore. »
Aucun des deux ne répondit. Au loin, Berdusk étendait ses tours d’argent dans la brume. Mais au-dessus des collines, une ombre mouvante semblait suivre la lumière, comme si l’aube elle-même hésitait à renaître.
Épilogue — Le murmure du feu
Cette nuit-là, à l’auberge du Lys Gris, la prêtresse pria longtemps. On raconte que, quand elle rouvrit les yeux, le feu de l’âtre s’était changé en or pur, sans chaleur ni fumée. Et, sur la route, trois voyageurs traversaient déjà les plaines — un paladin hanté, un mage au regard fiévreux, et une rôdeuse silencieuse. Ils portaient avec eux une flamme que nul vent ne pouvait éteindre.
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