Chronique de Brisombre

Chronique de Brisombre

Par NeferNedjer · 27/08/2025

Chroniques De Brisombre — Chapitre I

Chroniques de Brisombre Prologue

— Chant pour un village noyé de brume On dit que la brume a des doigts, qu’elle palpe les cœurs. On dit que la forêt a des yeux, jaunes dans la nuit. Trois lames, trois serments, trois destins sous les pleurs : Brisombre attend, espoir blotti dans l’ennui.


Chapitre I — L’Ombre des Racines

La pluie lavait les pierres de la place, traçant des veines grises qui serpentaient entre les charrettes vides et les portes closes. Le village avait cette immobilité de ceux qui retiennent leur souffle. Quand Messmeda, Astelion et Garran apparurent au détour de la rue principale, l’air sembla enfin admettre qu’il y avait encore des pas à faire ici. — Par pitié, vous êtes des gens du voyage, n’est-ce pas ? s’étrangla un homme en manteau détrempé, la bouche tremblante. Je suis Edrik, bourgmestre de Brisombre. Nous avons besoin d’aide. Garran, le paladin, inclina la tête. Sa main gantée se posa sur le pommeau de son arme, et son regard chercha dans celui d’Edrik la trace d’un mensonge. Il n’y trouva que la fatigue. — Parlez, dit-il simplement. — Des disparitions, souffla Edrik. Trois en une semaine. Et… des rumeurs. Des chants la nuit. Des… des yeux dans les bois. Si vous faites cesser cela, je trouverai de l’or et des vivres. Je trouverai, je vous le jure. Messmeda tira sa capuche, une goutte de pluie glissant sur sa joue. Son regard vif suivit la main d’Edrik qui tremblait. — Alors, commençons là où commence toute misère : à la taverne, dit-elle. Les peurs s’y laissent parfois apprivoiser par un peu de lumière. Le Sanglier Rouge. Le Sanglier Rouge sentait la fumée et l’orge. Des regards s’éteignirent à leur entrée. Marta, la tavernière, leur servit des chopes sans sourire. — On n’aime pas parler des bois, lâcha-t-elle en essuyant un verre. Mais on aime encore moins les enterrer. Les murmures se tassèrent tandis qu’Edrik racontait : le bûcheron Karl, les chasseurs Otto et Wilmar, la petite Lina. Tous happés par la lisière nord. Des lumières entre les troncs. Des silhouettes encapuchonnées, parfois. — Et ce sanctuaire ? demanda Messmeda, la voix basse. — Une ruine. Une blessure, corrigea Edrik. Les druides y sont morts, autrefois. Depuis, la forêt garde la mémoire… et la rancune. Marta, qui écoutait, ajouta en baissant le ton : — Des druides, il n’en reste plus. Mais il y a bien Silas, l’ermite du marais. Les enfants disent qu’il parle aux arbres, que la forêt l’écoute. Si quelqu’un sait ce qui rôde encore, c’est lui. Mais prenez garde : ceux qui vont le voir n’en sortent pas toujours apaisés. Garran sentait, dans ce récit, la manière qu’ont les ténèbres de s’habiller d’habitudes : un pas, puis un autre, et bientôt on ne remarque plus la nuit. — Noms, lieux, témoins, dit-il. Qui a vu ? — Harl, berger. Il prétend que les arbres… bougent. Vous le trouverez au nord, près des champs. Mais prenez garde : il est devenu… fragile. Astelion vida sa chope d’une traite. Il n’avait pas l’habitude de discuter avec la peur : il préférait lui ôter des dents. — On verra ses fragilités, grommela-t-il. Et celles de ce qui rôde. La chaumière de Harl La porte vibra sous la pluie quand Garran frappa. De l’autre côté, une voix abîmée : — Allez-vous-en ! Je ne veux plus entendre la forêt ! — Nous ne sommes pas la forêt, répondit Garran, et sa voix, cette fois, porta plus loin que le bois humide. Nous somme ceux qui la feront taire. Silence. La serrure grinça ; une fente de lumière révéla un œil fiévreux. — Vous voulez la faire taire ?… Alors écoutez. J’ai vu des racines ramper comme des serpents. Et deux yeux. Jaunes. Jaunes. Et un chant, grave… ancien. Je n’ai reconnu qu’un mot. Harl déglutit, et son souffle fit blanchir le froid sur le bois. — Sylvarn. Le nom resta suspendu entre eux, comme une corde qu’on hésite à tendre plus. Messmerda sentit la vieille sueur des bibliothèques dans sa bouche : l’encre, le parchemin, la peur des choses que les sages n’écrivent qu’à demi. Elle prononça lentement, pour elle-même : — Un esprit des racines. Gardien brisé. N’invoquer que si l’on souhaite être vu. La porte se referma. La pluie reprit son travail sur le monde. Un prêtre dans la fumée De retour au Sanglier Rouge, un homme en robe grise les observait. Son amulette de pierre tournait entre ses doigts comme une prière silencieuse. — Frère Aldren, se présenta-t-il. J’écoute les vieilles pierres. On m’a dit que vous écoutiez les mêmes. Si vous avez entendu ce nom, alors vous marchez sur une frontière fragile. — Vous en savez trop pour un simple voyageur, répliqua Messmeda. — Et vous pas assez pour des gens qui s’enfoncent dans la nuit, dit Aldren sans rancune. Les druides traçaient des glyphes qui détournaient le regard de l’esprit. Et au cœur du sanctuaire, il y a une stèle. Une ancre. Brisez-la, et vous coupez sa prise. Astefion se pencha, intéressé. — La pierre, je connais. Ça se casse. — Pas si elle est nourrie de sang, dit Aldren. Mais je peux vous guider jusqu’à la lisière. Au-delà, je n’ai que la foi et les genoux. Garran hocha simplement la tête. Il n’aimait ni les promesses ni les théories, seulement les serments que l’on tient et les choses que l’on fait. Le marais et l’ermite Le marais avait l’odeur des secrets qu’on ne rouvre pas. Des nénuphars fendaient l’eau grise ; des roseaux chuchotaient aux vents trop bas pour être honnêtes. La de Silas tenait sur ses pilotis comme un vieil homme s’obstine à rester debout : par orgueil et habitude. — Je savais que vous viendriez, dit l’ermite, ses yeux clairs perdus dans un regard plus loin que leurs silhouettes. La forêt m’a parlé. Elle a dit : trois lames, une prière, une étincelle. Il tendit trois pendentifs torsadés de bois et d’os. — Talismans. Ils vous tiendront la tête hors de l’eau quand l’esprit voudra vous noyer par la peur. Et ceci, ajouta-t-il en glissant une bourse à Messmerda, des herbes à brûler. La fumée déchire ses illusions. — Viendrez-vous ? demanda Garran. Silas rit, un son qui sonna comme un couteau contre une assiette. — Non. Mon rôle n’est pas de mourir là-bas. Mais je vous mènerai jusqu’à la clairière. Après, la forêt vous jugera elle-même. La clairière La forêt, d’abord, n’eut pas d’odeur. Puis elle en eut une, trop douce, trop verte : comme si l’on avait moulu la sève avec de vieilles prières. Silas s’arrêta, planta son bâton. — Au-delà, dit-il. Là où s’ébrèche le monde. Ils virent la clairière comme on voit un secret que personne n’a le droit de nommer : d’un seul coup, sans même s’en rendre compte. Des pierres druidiques, fendues, dressaient des silhouettes d’ossements. Au centre, une stèle, plus haute, battait d’une lueur verdâtre. Trois silhouettes encapuchonnées psalmodiaient, les voix lourdes et lentes, comme des pelles jetant de la terre sur un cercueil. — C’est maintenant, souffla Messmeda. Dormez. Elle lança ses mots et ses gestes, et la magie roula comme une vague silencieuse. Deux cultistes s’affaissèrent, leurs têtes basculant d’un coup, bouche ouverte à des rêves vides. Le troisième leva la face : sous le capuchon, des yeux jaunes, pas tout à fait humains. — SYLVARN ! hurla-t-il. ÉVEILLE-TOI ! Astelion fut déjà en mouvement, lame basse, pas courts, souffle calé sur le cœur de l’autre. Il frappa — la pierre mordit son fer ; une gerbe d’étincelles grésilla. Garran vint par-dessus, un arc d’acier. Le cultiste détourna le premier coup, le second entailla la robe, arracha un cri. — Vos lames, cracha la chose, ne briseront pas le cycle. — Elles brisent des os, c’est un bon début, répondit Astelion, et il reprit l’assaut. Messmeda leva ses mains. Trois traits de lumière naquirent entre ses doigts, tremblèrent comme s’ils hésitaient à tuer, puis filèrent. Ils frappèrent la poitrine du fanatique, l’un après l’autre, le plaquant contre la stèle. Son capuchon tomba : des échardes de bois saillaient dans sa chair, et les veines couraient sous sa peau comme des racines affamées. Il eut le temps d’un dernier mot — Syl… — puis sa voix se brisa. Le silence qui suivit fut pire que le cri. La stèle pulsa plus fort, réponse muette à l’offense. Des racines noires jaillirent, fouettant l’air, cherchant les chevilles, la gorge. — Le glyphe ! lança Frère Aldren. Le sceau, maintenant ! Messmeda s’agenouilla. Le sac de sel s’ouvrit d’un coup sec ; ses doigts traçaient, sûrs, l’ancienne géométrie que même la nuit respecte. La cendre compléta le cercle. Quand le dernier signe fut fermé, une lueur pâle monta, et la forêt eut un frisson, comme si quelque chose d’immense venait de détourner les yeux. — Maintenant, dit Garran. Astelion et lui frappèrent ensemble. Le premier choc fit vibrer les pierres alentour ; le second trouva la fissure. Le troisième… le troisième eut le son clair des choses qui cèdent. La stèle éclata en une pluie d’éclats et de poussière, et une onde sombre se répandit dans la clairière. La voix arriva sans bouche ni visage, un grognement d’horizon : — VOUS… M’AVEZ… AFFAMÉ… Puis tout se retira, comme une marée mécontente. Après le tonnerre L’odeur de sève brûlée flotta un moment. Les racines se racornirent en filaments secs. Frère Aldren s’agenouilla au bord du glyphe, une main crispée sur son pendentif. — Vous avez fait plus que ce que j’espérais, dit-il, la voix rauque. Les esprits anciens ne meurent pas ; ils oublient, parfois. Aujourd’hui, Sylvarn oubliera de regarder Brisombre. Astelion essuya sa lame d’un geste méthodique. Les gestes qu’on répète après chaque combat sont les seuls qu’on peut vraiment posséder. — On devrait laisser un message, grogna-t-il en direction des pierres. Au cas où il se souviendrait trop vite. — On laissera des vies, répondit Garran, et ses yeux suivaient déjà la piste du retour. Des vies qui recommencent. C’est le meilleur avertissement à faire aux ténèbres. Messmeda ramassa les éclats de stèle encore tièdes. Elle en glissa un dans une poche, non pas comme un trophée, mais comme un problème qu’on n’a pas encore fini de résoudre. Au bord de la clairière, Silas attendait, silhouette de bois et d’os. — Vous avez coupé la corde, dit-il. Mais la cloche existe encore. — Alors nous veillerons, répondit Messmerda. Silas eut un sourire fin. — Veiller est un verbe qui use. Mais ce soir, Brisombre dormira mieux que la veille. C’est déjà un monde de gagné. Épilogue — Retour au feu Le Sanglier Rouge s’emplit de rires nerveux quand ils franchirent le seuil. On rit toujours un peu quand la corde autour du cou casse sans vous couper la gorge. Marta posa devant eux du pain chaud, du lard et une soupe trop salée qui avait, ce soir-là, le goût d’une fête. — On n’ose pas dire merci trop fort, dit-elle en posant les bols, de peur que ça vous attire de nouveaux ennuis. Alors… merci, doucement. Edrik arriva, la bourse lourde, les yeux humides. — Pour tenir parole, dit-il. Et pour qu’on se souvienne. Garran ne répondit pas. Il regarda ses deux compagnons. Ils savaient tous trois que les chansons qu’on écrit sur les victoires ont une façon d’oublier le prix exact des coups donnés. Mais l’oubli fait partie du soin. Plus tard, quand la taverne s’endormit, un barde de passage griffonna sur une page : « Trois voyageurs passèrent sous les arbres, et la forêt cessa de parler aux enfants. » Il ne trouva pas meilleure phrase que celle-là. Parfois, la simplicité est tout ce que la lumière réclame. Au dehors, la brume roulait encore. Mais elle avait perdu ses doigts.

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